« N’aie pas peur Marc-Antoine… Il ne faut avoir peur de rien dans la vie… La vie ne sert à rien d’autre qu’à être vécue. La stupidité, c’est d’économiser sur l’existence, en repoussant les plaisirs au lendemains, comme les avares. Car la vie ne s’économise pas… Si tu ne la dépenses pas, elle le fera d’elle-même et elle s’épuisera »

Fazil est né dans une famille fortunée et l’avenir a longtemps été prometteur mais aujourd’hui en Turquie la chute peut poindre du jour au lendemain et son père se trouve ainsi subitement ruiné, déchu, il en mourra… Fazil continue à étudier la littérature mais il vit dans une chambre modeste et doit désormais travailler pour vivre. Il devient figurant pour une émission télévisée populaire, c’est là qu’il fait la connaissance de Madame Ayat, là aussi qu’il rencontre Sila, étudiante comme lui déclassée brutalement. Le roman est l’éducation sentimentale d’un jeune homme un peu naïf qui vit un amour voluptueux, charnel avec une femme bien plus âgée que lui. Madame Ayat séduit par son charisme, sa dignité, elle déroute par sa posture dans la société turque : à la peur et la menace permanentes imposées par le gouvernement et les intégristes religieux, elle oppose insouciance et désinvolture, sa façon à elle de résister. Fazil est éperdument amoureux d’elle mais il aime aussi Sila, d’un amour plus cérébral, plus conventionnel. Ensemble, ils projettent de partir au Canada.

Madame Ayat est un magnifique roman, Ahmet Altan, journaliste accusé d’envoyer des « messages subliminaux » incitant à la rébellion dans son pays, l’a écrit en prison ; condamné à perpétuité, il a finalement été libéré mais cela donne une dimension particulière à son texte : il parle de l’intérieur, avec sobriété, sans éclat peut-on dire mais c’est d’autant plus fort la violence exercée par le pouvoir est là, omniprésente. L’auteur témoigne de l’arbitraire mais son roman est lumineux et exalte la liberté. Les arrestations arbitraires peuvent toucher tout un chacun sans être justifiées, les journalistes surtout vivent sous la menace, l’auteur en témoigne ici, c’est donc aussi un texte courageux. Si ce roman est important pour le regard qu’il porte sur la Turquie actuelle, il est aussi brillant sur le plan littéraire, c’est un grand roman d’amour, l’écriture est magnifique, ciselée, il en émane des émotions et une sensualité d’une grande élégance, les portraits, y compris ceux des personnages secondaires sont sensibles, Ahmet Altan est généreux avec ses personnages, ils deviennent palpables (bravo pour la traduction, que l’on doit à Julien Lapeyre de Cabanes).

Fabienne

 

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